Discours de Jacqueline Moudeina lors de la remise du prix Martin Ennals, à la Télévision Suisse Romande, le jeudi 11 Avril 2002
Monsieur le président de la Fondation Martin Ennals, chers amis, défenseurs des droits de l'Homme, chers invités, C'est pour moi un réel plaisir et un honneur inestimable
de prendre la parole en cette circonstance. Ce prix me donne aujourd'hui l'occasion de saluer l'action grandissante de la société civile dans la promotion et la protection des droits de l'Homme. Les formes de mobilisation sont de plus en plus variées et reflètent la diversité des acteurs engagés. Je parle ici bien évidemment du travail formidable des organisations non gouvernementales nationales et internationales mais aussi de tous les individus qui orientent leur souffrance dans un combat pour la justice : une mère de disparu en Argentine, un magistrat qui dénonce l'absence d'indépendance de la justice en Tunisie, un journaliste indépendant en République Démocratique du Congo... Un nombre toujours plus important de personnes se sentent concernées par les violations des droits de l'Homme qui interviennent dans leur pays ou ailleurs. Et le dynamisme de la société civile est visible dans tous les secteurs de la vie politique, économique et sociale. La tâche des dictateurs et des auteurs des violations des droits de l'Homme est sûrement moins aisée, ce qui est une grande source d'espoir. Néanmoins, et c'est extrêmement perceptible, plus la société civile se développe, plus le risque de répression s'accroît. En effet, le militantisme pour le respect des droits de l'Homme est encore aujourd'hui une activité à haut risque. Si mon histoire en est une démonstration probante, elle n'est malheureusement pas un cas isolé et se décline en bien trop grand nombre sur les cinq continents. Ainsi, la Déclaration sur les défenseurs des drois de l'Homme adoptée par les Nations unies en décembre 1998 est trop souvent bafouée. Plus que jamais les défenseurs des droits de l'Homme sont qualifiés d'ennemis de l'Etat, de traîtres à la nation qui menacent la sécurité nationale et tentent de déstabiliser leur pays. Ils sont présentés comme tels auprès de la population. Les campagnes de diffamation contre les défenseurs visent à la fois à déstabiliser et à les dénigrer. Ces campagnes orchestrées par les autorités sont relayées par les médias que les Etats ont au préalable pris le soin de contrôler. Ces campagnes visent non seulement les défenseurs mais aussi leur famille et leurs proches. La situation des défenseurs des droits de l'Homme s'est en outre aggravée, comme conséquence pernicieuse des évènements tragiques du 11 septembre dernier. Les attentats terroristes meurtriers commis sur le sol américain contre des civils innocents ne peuvent être justifiés. Et il est important de juger leurs auteurs dans le respect d'un procès juste et équitable. Mais permettez moi d'ajouter que la riposte sécuritaire engagée à travers la " Coalition internationale contre le terrorisme " doit être dénoncée pour ses dérives et les violations des droits de l'Homme qu'elle entraîne. Aujourd'hui, les défenseurs se retrouvent plus que jamais en première ligne. Partout dans le monde, les Etats ont, depuis plusieurs années déjà, mis en place de véritables stratégies pour museler tous ceux qui émettent une opinion divergente ou critique. Mais les évènements du 11 septembre et le jeu des alliances ont constitué pour de nombreux Etats un véritable feu vert. La menace terroriste est utilisée, instrumentalisée par les régimes répressifs pour perpétrer de graves violations des droits humains aux fins d'asseoir leur propre pouvoir. Les Etats se voient ainsi légitimés et confortés dans leur politique répressive. Les défenseurs sont une nouvelle fois des cibles privilégiées. Mais à travers la répression croissante à l'encontre des défenseurs des droits de l'Homme, ce qu'il faut avant tout retenir, ce sont les avancées, les succés. Si c'est au prix fort que dans certains Etats les militants paient l'audace de leur engagement, cela révèle la portée de leur action et la crainte qu'elle suscite chez les dictateurs. Et c'est en brisant le silence des gouvernements sur leurs exactions que la société civile imposera ses exigences de paix et de respect des droits fondamentaux de la personne. Ces exigences, je les porte et je les porterai toujours, en particulier à travers la lutte contre l'impunité des crimes les plus graves, qui bouleversent l'Humanité. Le droit pour les victimes de se faire entendre devant la justice
est un droit fondamental reconnu par les textes internationaux des
droits de l'Homme. Il est important de mettre en place des mécanismes
permettant de lutter contre l'impunité afin de garantir que
les responsables des violations graves des droits de l'Homme ne
puissent pas bénéficier d'amnisties générales.
Justice doit être rendue, par respect pour les victimes; Pour
être pris au sérieux, le droit doit non seulement exister
sur le papier, mais être appliqué. Les victimes et
les témoins doivent eux aussi etre protégés
afin de mener à bien la lutte pour la justice. Certes, il appartient en principe aux juridictions nationales de
s'acquitter de la tâche de juger les bourreaux ressortissants
de leur pays. Mais, force est de constater, à travers de
nombreux exemples, que trop souvent elles ne peuvent ou ne veulent
entamer les poursuites nécessaires. Face aux résistance nationales, il faut militer dans le domaine judiciaire, notamment pour l'application du principe de compétence universelle, qui permet à un tribunal, que ne désigne aucun des critères ordinairement retenus comme la nationalité d'une victime ou d'un auteur présumé, la localisation d'un élément constitutif d'infraction, ou l'atteinte portée aux intérêts fondamentaux de l'Etat, de connaître d'actes accomplis par des étrangers, à l'étranger. Cette compétence permet de surmonter les obstacles, partout similaires, liés aux notions d'immunité ou de prescription, à des problèmes d'incrimination et d'application de la loi dans le temps. Là se trouve le sens de mon action. En apportant un soutien inconditionnel aux victimes d'Hissène Habré, ancien dictateur tchadien réfugié au Sénégal, l'enjeu est clair et décisif, au delà même de nos frontières et de nos souffrances : il s'agit de combattre et vaincre, partout dans le monde, des siècles de culture de l'impunité. La fatalité, la résignation, la soumission, ne sont plus de mise. Des poursuites ont été engagées au Tchad contre les collaborateurs d'Hissène Habré, mais aussi au Sénégal et en Belgique, par le biais du principe de compétence universelle, contre l'ex-dictateur lui-même. Ces poursuites étaient totalement inimaginable trois ans auparavant. Et malgré certains blocages politiques et judiciaire à ces actions, notre combat a permis dors et déjà de rendre espoir aux victimes, redevenues ainsi acteurs de leur propre destin. Depuis le début des procédures, on assiste à un véritable retournement de la situation dans un pays où l'on n'osait même pas prononcer son nom. Cette évolution judiciaire constitue à n'en pas douter un formidable pas en avant, et c'est pourquoi je ne résiste pas, au nom des défenseurs des droits de l'Homme, à vous communiquer une nouvelle historique, un pas gigantesque accompli aujourd'hui même dans la lutte contre l'impunité : la soixantième ratification du Statut de la Cour pénale internationale nécessaire à sa naissance va être déposée aujourd'hui auprès des Nations unies. En effet, 60 Etats ont fait le choix courageux et essentiel d'interpeller la communauté internationale en lui signifiant que désormais, ils n'accepteront plus l'impunité pour les auteurs des crimes de génocide, de crimes contre l'humanité et de crimes de guerre. D'ailleurs, en présence de Cheikh Lo, je tiens a souligner que le Senegal est le 1er pays a ratifié le Statut de la CPI. Cette avancée fantastique est une véritable victoire pour l'ensemble des défenseurs des droits de l'Homme qui ont apporté à ce projet leur soutien tout au long du processus de mise en uvre de la Cour. Ce tribunal, qui aspire à une reconnaissance de plus en plus large, offre des garanties maximales de jugement équitable, libre de toute pression politique et conçu pour compléter les systèmes juridiques nationaux. Mais si la route est encore longue pour la mise en place effective de la Cour, sa création envoie un message clair à la fois aux auteurs de crimes internationaux et à leurs victimes : l'impunité ne sera plus tolérée. Un message que je porte, avec mes amis du monde entier, dans mon cur. Je ne saurai finir mes propos sans remercier tous les amis et les parents qui de près ou de loin m'ont soutenu sur le lit d'hôpital et continue à le faire. Ils sont au Tchad, en Suisse, aux Etats Unis, au Canada, au Congo, en RDC, en France.
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